À propos du document : Prise en charge des nouveau-nés présentant une intersexuation par les équipes de périnatalité
Le texte qui suit est né de la lecture du travail de fin d’études de Pernelle Liotet, Prise en charge des nouveau-nés présentant une intersexuation par les équipes de périnatalité (Bachelier Sage-femme, année académique en Belgique 2021-2022).
Au-delà de sa dimension académique, ce mémoire offre un point d’observation intéressant sur l’évolution des représentations professionnelles de l’intersexuation. Les termes employés, les catégories mobilisées et les modes de décision envisagés témoignent de transformations plus larges qui traversent aujourd’hui le monde médical, juridique et social.
Ce commentaire ne vise pas à discuter les aspects cliniques du sujet. Il propose plutôt une réflexion sur la manière dont les institutions apprennent à penser l’incertitude, à nommer les différences et à articuler expertise, pouvoir et autodétermination.
Commentaire
Ce document est intéressant moins pour ce qu’il dit que pour la manière dont il le dit.
Pendant longtemps, la médecine a parlé d’« anomalies », de « correction », de « normalisation ». Aujourd’hui, elle parle davantage de « variations », d’« accompagnement » et de « prise en charge ».
À première vue, cela ressemble à un simple changement de vocabulaire. Ce n’est pas si simple.
Les mots ne décrivent pas seulement la réalité. Ils organisent aussi le pouvoir. Une « anomalie » appelle une correction. Une « variation » appelle une compréhension. Dans un cas, l’objectif est de réduire l’écart à la norme. Dans l’autre, la question devient : faut-il intervenir, et qui doit décider ?
C’est là que le document devient politiquement intéressant.
Car derrière la question médicale se cache une question beaucoup plus fondamentale : que fait une institution lorsqu’elle est confrontée à une réalité qui ne rentre pas immédiatement dans ses catégories ?
Pendant des décennies, la réponse a souvent consisté à décider rapidement. Attribuer un sexe. Choisir une trajectoire. Réduire l’incertitude.
Aujourd’hui, une autre logique apparaît. Elle n’élimine pas l’incertitude ; elle tente de vivre avec elle.
Ce déplacement est loin d’être anodin. Il remet en question une idée profondément ancrée dans nos sociétés : la conviction que toute situation ambiguë doit être résolue le plus tôt possible par une autorité compétente.
L’intersexuation nous rappelle au contraire que certaines décisions gagnent à être différées. Non par faiblesse ou par hésitation, mais parce que la personne concernée n’est pas encore en mesure de participer à la décision.
La question n’est donc pas seulement médicale. Elle touche à l’autonomie, à la temporalité des choix et à la capacité des institutions à accepter ce qui échappe provisoirement à leurs classifications.
Reste une interrogation essentielle : assiste-t-on à une transformation réelle des pratiques ou simplement à une modernisation du langage ?
Changer les mots est parfois le signe d’un changement profond. Parfois, c’est seulement une manière plus élégante de continuer à faire la même chose.
